Il était une fois Beauvilliers (2) 27/10/2019

Vous avez dit blason ? 06/01/2019

Références web de l'article “Mairie interactive” de janvier 2019 (portant sur les “Fake News”)

 

Cet article permet de compléter les réponses au quizz du bulletin municipal. Les réponses sont en vert. Cette année, c’est sur Paul de Beauvilliers, duc de Saint Aignan, que porte le questionnaire.

À dire vrai, il y a peu de rapports entre Paul et le village de Beauvilliers. C’est Herbert de Beauvilliers, au XIème siècle, chevalier et seigneur de Beauvilliers, Maleloup et Vieux Allones qui donne ce nom à sa lignée, mais celle-ci, par les différents mariages et mutations, s’éloigne du lieu tout en gardant le nom. Celui-ci s’éteindra en 1828 avec Charles-Paul-François de Beauvilliers, pair de France, qui meurt sans descendance. 

Si notre village n’a pas réellement connu celui qui porte son nom, il n’empêche que le rayonnement de ce personnage est suffisamment important pour qu’il rejaillisse sur notre petite commune. Le blason avec ses « merlettes de gueule » trône sur le chapiteau de l’hôtel de Saint Aignan (autre titre de Paul) dans le Marais, à Paris, abritant le musée du judaïsme à l’initiative de Jacques Chirac en 1998, on le trouve également dans la priorale Saint-Laurent à Palluau. (voir l’accompagnement du quizz de 2018)

 

Paul de Beauvilliers était en effet un homme important et influent sous le règne de Louis XIV. Ce premier gentilhomme de la cour, conseiller royal des finances, faisait partie des pieux et austères personnages qui entouraient le roi et s’opposait aux frivolités de l’époque. Sa piété et son puritanisme n’étaient sûrement pas étrangers à ses premières années, où il fut abbé de Saint-Pierre de Châlon sur Marne, recevant cette charge de son père. Il était également plutôt pacifiste dans cette époque de guerres européennes.

C’est cette rigueur morale qui a fait de lui le gouverneur des trois petits fils de Louis XIV, le duc de Bourgogne, le duc de Berry et le duc d’Anjou.

Ce dernier, devenu roi d’Espagne sous le nom de Philippe V, lui octroya le titre de « grand d’Espagne », titre qu’il légua à tous ses descendants. 

Sur la vie privée de Paul de Beauvilliers, les documents historiques, comme souvent, divergent un peu. Paul de Beauvilliers épousa la fille du grand Colbert, Henriette-Louise Colbert, avec qui il eut « entre » 10  et 13 enfants, selon les sources, dont 7 ou 8 filles. Il est probable que certains enfants n’aient pas vécu suffisamment longtemps pour qu’on ait gardé trace de leur passage sur terre. Presque toutes les filles devinrent religieuses, l’une d’elles, Geneviève, resta auprès de son père jusqu’à sa mort, une seule, Marie-Henriette, se maria. Elle épousa Louis de Rochechouart, duc de Mortemart en 1703. Mais ni lui, ni aucun de ses fils, morts trop jeunes, n’héritèrent du titre de duc de Beauvilliers. C’est son demi-frère, Paul Hippolyte qui reçut le duché. En revanche, Louis de Rochechouart reçut de son beau-père la charge de premier gentilhomme de la cour.

8 ou même 7 filles, c’est beaucoup. L’ami fidèle de Paul de Beauvilliers, François Salignac de la Mothe Fénelon, reconnaissant d’avoir obtenu grâce à lui le titre de précepteur des petits-fils de Louis XIV, écrivit pour lui le traité d’éducation des filles. Cet ouvrage n’était pas destiné à être publié, mais il faut croire que Paul a dû le trouver intéressant, car c’est sur sa demande qu’il fut connu du public. Il faut dire que l’accroche de la première page est tout à fait inédite pour l’époque : 

« Rien n’est plus négligé que l’éducation des filles. La coutume et le caprice des mères y décident souvent de tout : on suppose qu’on doit donner à ce sexe peu d’instruction. L’éducation des garçons passe pour une des principales affaires par rapport au bien public ; et quoiqu’on n’y fasse guère moins de fautes que dans celle des filles, du moins on est persuadé qu’il faut beaucoup de lumières pour y réussir.  

Pour les filles, dit-on, il ne faut pas qu’elles soient savantes, la curiosité les rend vaines et précieuses ; il suffit qu’elles sachent gouverner un jour leurs ménages, et obéir à leurs maris sans raisonner. On ne manque pas de se servir de l’expérience qu’on a de beaucoup de femmes que la science a rendues ridicules : après quoi on se croit en droit d’abandonner aveuglément les filles à la conduite des mères ignorantes et indiscrètes. »

 Fenelon poursuit en constatant que certes, les femmes sont plus fragiles que les hommes, mais c’est justement une bonne raison pour les « fortifier », et que de toute manière, dans un ménage, à la fin,  « les hommes mêmes, qui ont toute l’autorité en public, ne peuvent par leurs délibérations établir aucun bien effectif, si les femmes ne leur aident à l’exécuter. »

Suivent des conseils pour mener à bien sa vie de couple puis de ménage, en étant bien éduquée, instruite et pieuse.

Pour lire le traité entier :https://fr.wikisource.org/wiki/Trait%C3%A9_de_l%E2%80%99%C3%A9ducation_des_filles

 Ce traité n’a été ni écrit par Bossuet, qui n’était pas, mais vraiment pas l’ami de Paul de Beauvilliers, notamment lorsqu’il a œuvré pour faire tomber en disgrâce Fenelon, ni par Saint-Simon, qui était un ami, mais a écrit autre chose.

Cet article permet de compléter les réponses au quizz du bulletin municipal. Les réponses sont en vert. Cette année, c’est sur le blason du village, exposé dans la mairie, mais aussi imprimé sur les papiers municipaux, peint sur le véhicule de la mairie que porte le questionnaire. Replongeons-nous dans l’histoire de la « maison des Beauvilliers » à travers ces six petits oiseaux rouges bien alignés qui portent un message à travers le temps. 

 Les armoiries, blasons, écussons racontent une histoire, l’histoire  d’une famille. Elles sont très codifiées et utilisent un vocabulaire spécialisé, celui de la science héraldique.

 C’est vers le XVème siècle que la langue héraldique est devenue une langue à part. Au début, les descriptions étaient très compréhensibles et le vocabulaire était courant. Naturellement, comme il y a somme toute toujours la même chose sur les armoiries, des termes sont revenus très souvent et on a pris l’habitude de leur donner des noms spécifiques. Cela a commencé avec les couleurs et les figures. On ajoutait aussi des prépositions « de gueule » pour rouge, « de sable » pour noir… Les mots nouveaux étaient issus de domaines comme le costume et le tissu, n’étaient pas encore propre aux armoiries.

Plus tard, les armoiries sont devenues de plus en plus nombreuses mais il y avait toujours les mêmes choses dessus. C’est dans la disposition et la composition des éléments que les blasons se sont différenciés. C’est aussi en ajoutant sur les blasons de base les armoiries d’autres familles liées par des mariages ou des conquêtes. C’est également à ce moment qu’il a été important de bien décrire les images obtenues et que le vocabulaire a été plus précis… et de moins en moins compris.

Au XV eme siècle, certains spécialistes en rajoutent un peu, devenant quasiment incompréhensibles. Heureusement, à partir du XVIIème siècle, la raison revient. 

Le décryptage reste un vrai jeu de piste, mais de nombreux sites d’héraldique permettent aux profanes de traduire les descriptions des blasons de leur village, de familles célèbres…

 

Le blason de Beauvilliers est décrit, selon l’usage, comme : « fascé d’argent et de sinople, les fasces d’argent chargées de six merlettes de gueules ordonnées 3, 2, 1 »

 

 Tous les termes sont importants. Détaillons un peu :

« fascé » signifie qu’il y a un espace entre deux lignes horizontales, ce qui veut dire, en langage clair, qu’il y a des bandes. Habituellement, il y a six fasces dans un blason, c’est le cas pour le nôtre, donc le nombre n’est pas indiqué. S’il y en avait eu plus ou moins, cela aurait été écrit.

Les deux couleurs des « fasces » sont l’argent, facile à reconnaître, et le « sinople », qui signifie vert. Dans les deux cas, il s’agit de couleurs de métaux.

Les bandes argentées sont « chargées » de six merlettes, cela signifie que ces petits oiseaux sont placés exclusivement sur les bandes argentées et pas sur les vertes. Leur placement est indiqué, elles sont « ordonnées 3, 2, 1 », trois sur la bande du haut, puis deux et une.

Les merlettes sont « de gueule ». Cela signifie qu’elles sont rouges.

Leur spécificité de n’avoir ni pattes ni bec est décrite dans le quizz du bulletin municipal. Ces merlettes ainsi représentées signifient les blessures reçues sur le champ de bataille, les ennemis tués sur le champ de bataille ou des petites pièces faciles à représenter sur des cotes de mailles et des boucliers, enfin, elles peuvent représenter les croisades. Il n’y a pas besoin de parler de leur particularité car les merlettes sont habituellement représentées sans bec ni pattes.

Quant à leur direction, elles ne sont pas tournées vers la gauche comme on pourrait le croire et d’ailleurs, ce serait plutôt mauvais signe (gauche se dit « sinistra » en latin). Les animaux tournés vers la gauche sont signes de lâcheté, il n’y en a donc jamais sur les blasons. 

Il faut en réalité voir le blason comme un bouclier porté par un chevalier et prendre son point de vue. Pour lui, les merlettes sont tournées vers la droite.

On ne sait pas, pour le blason de Beauvilliers, la signification exacte de ces merlettes, toutes les interprétations peuvent convenir. C’est pourquoi la question du quizz est au conditionnel. Mais en effet, ces merlettes pourraient bien représenter les croisades, car un homme de la famille Beauvilliers, Jodouin de Beauvilliers, est parti à la troisième croisade avec plusieurs seigneurs de la Beauce. Des historiens attestent sa présence à Jerusalem en 1190. 

La devise de Beauvilliers est « il vigore tutto nel cuore » Cela veut dire « Toute la vigueur est dans le cœur » en italien. Ceci, en hommage à Mazarin. La devise est directement liées aux merlettes, qui, sans bec ni pattes, n’ont que le cœur pour prouver leur vaillance.

 

 Les armoiries de Beauvilliers se retrouvent bien sûr à la mairie, sur les documents officiels, mais aussi dans la priorale Saint-Laurent à Palluau, où elles figurent à cinq endroits, surmontées d’une couronne ducale, Paul de Beauvilliers était duc de Saint Aignan et a vécu dans l’Indre, à Palluau.

 

Ces armoiries se trouvent aussi à Paris. En 1688, Paul de Beauvilliers, duc de Saint Aignan  rachète l’hôtel d’Avaux, construit en 1644 par l’architecte Le Muet. Il embellit l’hôtel et utilise les talents du jardinier Le Nôtre pour redessiner les jardins. 

L’hôtel est saisi en 1792 et devient propriété de  la Ville de Paris en 1962. Il est classé monument historique en 1963. De nombreux travaux ont été réalisés pour restaurer le bâtiment dans « son ordonnance d’origine ».

Depuis 1998, à l’initiative de Jacques Chirac alors maire de Paris, l’hôtel de Saint Aignan abrite le musée d’art et d’histoire du judaïsme. 

Sur le fronton de ce magnifique bâtiment, le blason de Beauvilliers, en pierre et donc sans couleur, surplombe la cour d’honneur.

Enfin, pour honorer le croisé Jodoin de Beauvilliers, les armoiries se trouvent dans la deuxième salle des croisades du château de Versailles.

 François Honorat de Beauvilliers, duc de Saint Aignan (1607-1687), père de Paul, est un militaire reconnu pour avoir protégé les arts et les lettres à son époque.

Ses armoiries prennent en compte plusieurs grands noms de la noblesse française, qui ont été en relation avec Beauvilliers. Elles reprennent donc, au centre, le blason des Beauvilliers mais aussi les couleurs d’autres provinces et familles de France.

Ainsi, la description en langue héraldique est la suivante :

« Parti de 3, coupé d'un, qui font 8 quartiers, au 1 du chef burelé d'argent et de gueules, au lion de sable brochant sur le tout, armé, lampassé et couronné d'or, qui est d'Estouteville, au 2 d'azur, à six annelets d'or qui est d'Husson, au 3 de La Trémoille, au 4 de Bourbon, au 5 et 1 de la pointe de Châlon, au 6 de Bourgogne ancien, au 7 de Savoie, au 8 de gueules à deux clefs d'argent passée en sautoir, qui est de Clermont-Tonnerre, sur le tout de Beauvilliers » 

 Détaillons un peu :

Parti de 3, coupé d'un, qui font 8 quartiers :

Le 3 correspond aux trois lignes verticales internes qui coupent le blason, ce qui, avec les lignes du bord, dévoilent 4 parties. Comme ces quatre parties sont « coupé(es) d’un », soit d’une ligne interne horizontale, on obtient 8 parties ou  quartiers.

au 1 du chef : 

Les numéros, de 1 à 8 correspondent aux 8 quartiers, en commençant en haut (le chef) à gauche et en terminant en bas à droite. Lorsque l’on parle du numéro 5 il est précisé que c’est le premier des 4 quartiers du bas (au 5 et 1).

Ensuite, voyons les termes correspondent à cette langue si spéciale. Les couleurs (« de sable » = noir, « de gueules » = rouges, « d’azur » = bleu),  les formes (« burelé d’argent et de gueules », on aurait pu écrire « fascé » = rayé d’argent et de rouge), les précisions (« couronné d’or », « lampassé (d’or) » = sa langue est dorée, « brochant » = posé sur une autre partie du blason, « en sautoir » = croisé)

Enfin, à toutes les parties, correspond une région ou un personnage de la noblesse ou tout au moins assez riche pour avoir un blason.

On trouve donc Estouteville, Husson, La Tremoille, Bourbon (famille royale) Châlon, la Bourgogne, la Savoie, Clermont Tonnerre et bien sûr, Beauvilliers.

Notons que François Honorat de Beauvilliers n’était pas encore duc quand il possédait ce blason…

Paul  (1648- 1714) son fils, marié avec une fille Colbert, a encore enrichi le blason familial. 

Comte puis Duc de Saint-Aignan dit « de Beauvilliers » (1679) et Pair de France, Comte de Buzançais, de Montrésor, de Chaumont et de Palluau, Baron de La Ferté-Hubert et Seigneur de Vaucresson, il reçut de nombreux titres et charges honorifiques telles celle de président du conseil des finances et précepteur des ducs de Bourgogne, d’Anjou et de Berry, petit-fils de Louis XIV.

 Plus riche, plus confus aussi, tant dans le nombre de provinces et de familles représentées que sur la description, ses armes sont présentes dans la mairie de Beauvilliers, et font face aux merlettes.

 Pour information, voilà la description, assez indigeste : « écartelé au premier contre écartelé de Saint Brisson, qui est d’Azur semé de Fleurs de Lys d’Argent et tout d’Estouville, qui est burelé d’Argent et de Gueules au lion de sable brochant sur le tout armé, compassé et couronné d’or, au deuxième de Sully, qui est d’azur semé de molettes d’argent au lion d’or, écartelé de Bourbon Royal ancien, qui semé de fronce au bâton brochant de Gueules, et sur le tout de la Trémoille, qui est d’or au chevron de Gueules accompagné de trois aigles d’azur membrés et briqués de Gueules, au troisième bordé d’or et d’azur de sis pièces à la bordure de Gueules, et sur le tout de Husson Tonnerre, d’azur à six annelets d’or – au quatrième Poitiers, qui est d’azur à six liserons d’argent, 3, 2 et 1 au chef d’or, écartelé de Savoye, qui est de gueules à la croix d’argent, et sur le tout de Clermont, qui de Gueules à deux clefs d’argent, posées en sautoir, et sur le trois, deux et une, qui de Beauvilliers. »

On trouve assez peu d’informations sur ce blason compliqué. Il a été peu utilisé, même par les  Beauvilliers qui ont préféré les petites merlettes qu’ils ont affichées ou que l’on a reprises dans bien des endroits où ils ont demeuré. 

Par exemple, la ville de Vaucresson, où a habité Paul pour être plus proche de la capitale, n’avait pas de blason jusqu’en 1944. Elle a adopté celui de la famille Beauvilliers, associé à celui de l’Abbaye de Saint Denis.

La description est familière : 

«Fascé d’argent de sinople de six pièces, les fasces d’argent chargées de six merlettes de gueules 3,2 et 1 au chef d’azur chargé d’un clou  d’argent accosté de deux fleurs de lis d’or».

 Si le cœur vous en dit et que vous êtes devenu un expert en héraldique, vous pouvez vous amuser à décrypter l’énigme du blason de Paul. Vous pouvez aussi voir quelles provinces ont été ajoutées, et celles qui ont disparu… 

 Laurence Jablonka